L'or de Byzance
LE MONDE | 01.08.07 | 12h52

ne prostituée, assise en posture triomphante, pousse des cris obscènes sur le trône patriarcal d
'Hagia Sophia,
Sainte-Sophie, coeur religieux de Byzance. D'autres filles de joie
reçoivent l'hommage des croisés francs en train de briser la grande
iconostase. A l'intérieur du sanctuaire, pour assouvir leur soif de
butin, les profanateurs hissent leurs mules, qu'ils chargent de
reliques d'or. Ce 13 avril 1204, les flammes s'élèvent déjà sur une
bonne moitié de la ville sainte. Andrea Dandolo, le doge de Venise
presque aveugle depuis une rixe lointaine avec des Byzantins, et les
princes de la quatrième croisade - Baudouin, comte de Flandre,
Boniface, marquis de Montferrat, Louis, comte de Blois - viennent de
prendre possession du palais. Hommage aux vainqueurs : ils donnent
trois jours aux soldats pour piller Constantinople.OAS_AD('Middle1');
Une ivresse d'or et de sang leur monte alors
à la tête. Au son des trompettes, derrière une litanie de prêtres en
ornements, les croisés se ruent dans la ville sainte des Grecs, tuent
tout sur leur passage, massacrent les nouveau-nés, outragent des
femmes, rouent de coups de vieux moines. Aucune église n'est épargnée.
Ils brisent les icônes et répandent par terre
"le corps et le sang du Sauveur". Témoin des atrocités, Jean Masaritès, métropolite d'Ephèse, raconte qu'
"ils
versent du sang sur les saintes tables et, à la place de l'Agneau de
Dieu sacrifié, traînent des gens comme des moutons pour leur trancher
la tête". Si fière de sa culture, Byzance voit s'envoler en fumée
des tonnes de manuscrits de l'Antiquité. Car les croisés dépouillent
aussi les bibliothèques, les palais et hôtels particuliers, les places
et édifices publics de trésors que neuf siècles d'histoire ont
entassés. Dans sa
Conquête de Constantinople, le chroniqueur Robert de Clari assure qu'avant l'assaut les croisés avaient juré sur les Saints Evangiles qu
'"ils
ne porteraient pas la main sur les moines, les prêtres et clercs grecs
et n'endommageraient les églises, ni les monastères". Mais comment
résister à la tentation devant les trônes et les autels, les reliques
et les bijoux, les vaisselles d'or et d'argent, les étoffes brodées ?
Les clercs de l'expédition ne sont pas les derniers à participer à la
curée. Jamais ils n'avaient osé rêver à pareille manne. Les collections
de reliques de Byzance sont les plus belles de l'histoire de la
chrétienté. Martin de Pairis, abbé cistercien, et Pierre de Capoue,
cardinal et légat du pape, puisent à pleines mains dans des
chefs-d'oeuvre qui finiront dans les églises de France.Constantinople
la sainte, Constantinople l'opulente, dont la situation commande à la
fois à l'Europe et à l'Asie, et la désigne depuis toujours aux
conquérants barbares, musulmans, aujourd'hui latins. Les chroniqueurs
Villehardouin et de Clari s'enflamment :
"Depuis la création du monde, écrit Robert de Clari,
on
ne vit, ni ne conquit si grande richesse, ni au temps d'Alexandre, ni
au temps de Charlemagne, et je ne crois pas que les quarante cités les
plus riches du monde aient contenu autant de magnificences qu'on en
trouva ici." Constantinople abrite des palais de cinq cents chambres, toutes couvertes de mosaïque.
"Pas une colonne en ville qui ne fût de marbre, de porphyre ou de riches pierres précieuses." Après
les actions de grâces de la semaine sainte d'avril 1204, les vainqueurs
se partagent le butin, fondent les pièces d'orfèvrerie pour en faire de
la monnaie. Un quart de la ville est donné au nouvel empereur, Baudouin
de Flandre. Le reste est divisé entre les chefs de la croisade et les
Vénitiens. Tout est ordonné
"pour l'honneur de Dieu, du pape, et de l'Empire".
"Le sac de Constantinople, écrira Steven Runciman, auteur moderne d'une magistrale
Histoire des croisades, est l'un des événements les plus révoltants de l'histoire." Au lieu d'aller traquer les
"infidèles"musulmans en Terre sainte, la quatrième croisade a dévié sa route pour
attaquer d'autres chrétiens. On aura tout dit sur les raisons de cette
diversion, plaidé la fourberie des Vénitiens, invoqué la bonne foi des
croisés voulant secourir le jeune prince Alexis, fils d'Isaac l'Ange,
empereur dépossédé de sa couronne de Constantinople par son frère et
jeté, les yeux crevés, en prison. Ce jeune Alexis est l'auteur de
promesses phénoménales faites aux croisés s'ils allaient délivrer son
père. Byzance fournirait des tas d'or, 10 000 hommes pour la croisade,
entretiendrait 500 chevaliers en Palestine ! Et les chrétiens grecs se
soumettraient à l'autorité du pape de Rome, soit la fin du schisme qui
minait la chrétienté depuis deux siècles et séparait, comme deux
plaques tectoniques, les Latins et les Byzantins, l'Occident et
l'Orient. Promesse intenable, comme on allait le voir.Faible et
débauché, l'usurpateur du trône de Byzance s'enfuit quand les Vénitiens
percent les murailles de la ville, une première fois, le 17 juillet
1203. Isaac l'Ange est rétabli sur son trône et son fils, le prince
Alexis, demande aux croisés et aux Vénitiens de lever leur siège.
Ceux-ci acceptent à condition qu'Alexis soit nommé co-empereur et
tienne ses promesses. Habile manoeuvre.
"On apporte deux trônes en or. On assied Isaac II sur l'un, Alexis IV sur l'autre",
décrit complaisamment Robert de Clari. Mais la lune de miel ne dure
pas. Le trésor impérial est vide. Isaac est incapable de régler le
moindre début de la dette promise par son fils. Alors Andrea Dandolo,
le doge de Venise, éclate de rage :
"Nous t'avons, sale crapule, tiré de la merde, et dans la merde, nous te remettrons."La
population aussi se révolte. Ecrasée de taxes, elle ne supporte pas que
ses icônes soient vendues ou réduites en monnaie afin de payer les
Latins. Le clergé grec refuse tout net de se soumettre à Rome. Furieuse
de l'occupation, la foule se précipite sur le palais impérial en
janvier 1204, dépose Isaac et Alexis enchaînés de nouveau dans un
donjon, réclame à grands cris le départ des étrangers, proclame
empereur un dénommé Murzuphle, dont le premier geste est d'obliger
Alexis à absorber une boisson empoisonnée, avant de l'étrangler de ses
propres mains. Byzance, ton univers impitoyable ! Son père, le vieil
empereur Isaac, qui fréquentait beaucoup trop les astrologues, meurt,
peu après, de mauvais traitements et de désespoir.La guerre est
inévitable. Le nouvel empereur Alexis Murzuphle ne se sent aucunement
engagé par les promesses faites aux Vénitiens et aux croisés et accepte
encore moins d'aliéner à Rome la liberté et la foi orthodoxe des
Byzantins. Le doge de Venise s'emploie alors à convaincre les croisés
d'attaquer la ville. Il leur fait miroiter la destruction de Byzance,
son remplacement par un empire latin et le partage des dépouilles de la
ville : le nouveau patriarche de Constantinople serait un Vénitien et
l'empereur un prince croisé. Les évêques et prêtres latins se
concertent à leur tour et décident que l'attaque de la ville et le
massacre des schismatiques sont légitimes. Cela relève de la volonté de
Dieu, car
"ils se sont soustraits à l'obédience de Rome et disent
partout que la religion de Rome ne vaut rien et que ceux qui y croient
sont des chiens".Le 6 avril, après s'être confessés et avoir
communié, les soldats vénitiens et croisés livrent l'assaut qui se veut
décisif et pénètrent dans la ville, mais ils sont repoussés après trois
jours d'une résistance héroïque de Murzuphle.
"Les Grecs se mirent à les huer, raconte Robert de Clari.
Montés sur les murs, ils baissaient leur culotte et leur montraient leur cul."La haine monte. Dépités, les croisés répliquent que les Grecs sont
pires que les juifs. Une brèche est enfin ouverte le 12 avril par les
Vénitiens qui les mène jusqu'à la Corne d'or, l'estuaire qui forme un
port naturel à Constantinople. Un incendie se déclare dans le dos des
soldats de Murzuphle, qui s'enfuient à toutes jambes, laissant le champ
libre aux alliés croisés et vénitiens. Alors, le carnage et le sac de
Byzance peuvent commencer. Les chrétiens d'Orient n'oublieront ni ne
pardonneront jamais. La première croisade de 1095 avait eu pour cible
les infidèles musulmans. La quatrième, celle de 1204, ruisselle de sang
chrétien...La création d'un empire latin fantoche,
l'installation d'un patriarche vénitien du nom de Thomas Morosini et le
découpage de Byzance en féodalités latines - à Nicée, à Trébizonde, en
Epire - sont autant d'événements qui consomment le schisme. Le
pape Innocent III hésite. Il blâme avec énergie le détournement de la
croisade, les violences et les profanations, mais il y voit aussi un
moyen providentiel de rétablir l'unité des forces chrétiennes à un
moment où la menace des Turcs en Europe se fait plus précise. Dieu a
voulu que l'Empire byzantin passe, dit-il,
"des rebelles aux Fils, des schismatiques aux catholiques, des Grecs aux Latins".Il confirme la nomination du patriarche latin, appelle les Byzantins à
devenir des sujets loyaux de la papauté et, dans une encyclique au
clergé de France, lance la folle entreprise de latiniser l'Orient. Il
n'y a plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur. Alors, que les
maîtres de l'université de Paris aillent donner en Orient le bon
enseignement, c'est-à-dire le droit canonique et la scolastique ! Que
les moines latins aillent suppléer les moines grecs !Il se
ravisera devant la résistance du clergé local, dont le patriarche et la
plupart des évêques se réfugient à Nicée, et toutes les tentatives de
conciliation échoueront. Car deux aires de langues, de cultures et de
légitimité s'affrontent ici. Les Grecs se veulent les héritiers de la
grande tradition orthodoxe et n'entendent pas se laisser impressionner
par le poids de la papauté. Dépositaire de la foi en Jésus-Christ,
l'Orient est la patrie des premiers moines (Antoine, Macaire), les
"Pères du désert", des premiers grands théologiens comme Basile de
Césarée, Grégoire de Nazianze ou Jean Chrysostome, des premiers
conciles - Constantinople, Nicée, Ephèse, Chalcédoine -, qui ont défini
les principaux dogmes de la foi chrétienne. Grâce à Byzance, l'Eglise
s'est étendue à l'Asie mineure, aux Balkans, à l'Europe slave. Un
patrimoine considérable dont s'enorgueillissent toujours les Eglises
d'Orient.Pour les Grecs, les Latins sont des brutes sans
culture. L'Occident n'a-t-il pas été submergé par les barbares dès le
Ve siècle, alors que Constantinople résistait et continuait l'Empire
romain, que ses écoles et sa culture prolongeaient celles de
l'Antiquité. Byzance a toujours été soucieuse de la culture de ses
laïcs et de ses fonctionnaires impériaux, tous lettrés. L'Orient ne
connut jamais, écrira le théologien français Yves Congar,
"les accroissements de la puissance ecclésiastique, ni l'âpre critique laïque et l'anticléricalisme qui naîtront en Occident".De
leur côté, les Latins se méfient de la subtilité des Grecs qu'ils
prennent pour de la perfidie. La prétention théocratique de la papauté
est à son zénith avec le pape Grégoire VII, au XIe siècle. Non contents
de revendiquer la "primauté" justifiée, selon eux, par la présence à
Rome des tombeaux des apôtres Pierre et Paul, les papes réclament la
soumission de l'Orient, sans respect des différences culturelles et
rituelles léguées par le temps. Leur conception autoritaire et
pyramidale du pouvoir se heurte à la collégialité qui prévaut dans la
chrétienté grecque.Après les turbulences du premier millénaire - désaccords sur les icônes ou la
"procession" du Saint-Esprit (le
"filioque")
-, le divorce éclate le 16 juillet 1054, quand l'impétueux cardinal
Humbert de Moyenmoutier, légat du pape, dépose avec éclat, sur l'autel
de Sainte-Sophie, la bulle d'excommunication de Michel Cérulaire,
patriarche de Constantinople. En toute hâte, celui-ci convoque un
concile et excommunie à son tour les Latins, auteurs de cette
"charte impie".
Depuis, les Byzantins passent pour des rebelles schismatiques, mais,
jusqu'au sac de Constantinople, la violence verbale et la suspicion
chronique ne constituaient pas des motifs de rupture définitive.La
mise à sac de 1204 servira d'exutoire à cette haine accumulée depuis
des siècles. Quand la ville sera reprise par les Grecs, soixante ans
plus tard, le récit des assauts féroces des Vénitiens, des Génois, des
Francs, des Catalans va se répandre dans tout l'Orient balkanique,
slave ou arabe et frapper jusqu'à aujourd'hui la mémoire collective.
Chez les Grecs, le mot catalan a encore le sens de "croquemitaine".Avec
des génies comme Thomas d'Aquin, François d'Assise, Dante et Giotto,
avec ses universités et ses cathédrales, le XIIIe siècle chrétien fut
l'un des plus grands. Mais il fut aussi celui du sac de Byzance et
d'une colonisation latine qui, même de courte durée, ressembla à un
cataclysme. Contemporain de ce désastre, Nicetias Choniatès comparait
ainsi les colonisations latine et islamique :
"Eux du moins (les musulmans)
ne
violaient pas nos femmes, ne réduisaient pas nos habitants à la misère,
ne les dépouillaient pas pour les promener nus à travers les rues, ne
les faisaient pas périr par la faim et par le feu... Voilà pourtant
comment nous ont traités ces peuples latins qui se croisaient au nom du
Seigneur. Byzance, cité qui fus la splendeur de toutes les cités et la
lumière du monde, mère des Eglises, maîtresse de l'orthodoxie, siège
des sciences, tu as bu la coupe de la colère" (in
L'Essor du christianisme oriental, d'Olivier Clément).Faudra-t-il
s'étonner d'entendre les chrétiens grecs, bulgares, serbes, libanais ou
syriens - qui seront soumis pendant cinq siècles au joug ottoman - dire
qu'ils ont toujours préféré le
"turban turc" au
"chapeau latin"? Le coup porté en 1204 à l'orthodoxie byzantine a détruit ce lieu même
de culture et de science qui avait protégé la civilisation chrétienne
de l'islam. Il a créé ce vide de pouvoir qui permit aux nations
balkaniques de suivre leur propre voie et les condamna à tomber, une
par une, aux mains des conquérants ottomans. La dévastation eut un
autre effet, toujours actuel, en Grèce, en Serbie, en Europe de l'Est,
en Russie, jusqu'au Proche-Orient : la tentation de s'abriter derrière
la tradition contemplative et liturgique de l'orthodoxie, à voir
derrière toute initiative romaine un risque de prosélytisme, à se
replier dans des Eglises qui servent de refuge aux identités
nationales. Pour le meilleur et souvent pour le pire.
À LIREHistoire des croisades,Steven Runciman, Taillandier 2006.Le Schisme d'Orient,Steven Runciman, Les Belles Lettres 2005.900 ans après. Notes sur le schisme oriental,Yves Congar. Ed. Chevetogne.Unité de l'Empire et division des chrétiens,Jean Meyendorff, Cerf 1993.
Henri TincqArticle paru dans l'édition du 02.08.07